Ecotopie: un pari que vous ne pouvez pas refuser
Une hypothèse d'Archimède moderne
Une hypothèse d’Archimède moderne
par Richard Greeman[1]
Ecosocialisme ou écocide capitaliste ? Comment parvenir d’ici-là ? – Je soulève le monde ! – Le levier de la solidarité planétaire – L’Internet comme plateforme planétaire – Démocratie, Internet, Emergence – Le point d’appui de la conscience planétaire - Notre ère d’absolus – La première négation – L’Ecotopie, ou la négation de la négation - Connectivité, chaos, quantum, complexité et émergence – Manifestival Ecotopien --Conclusion : la danse de la vie
Ecosocialisme ou écocide capitaliste ?
S’il reste une chance sur cent qu’ à la fin du 21e siècle la société humaine survive aux crises écologiques et économiques actuelles, c’est qu’elle aura remplacé en temps utile le capitalisme moribond et mortifère par un système planétaire écologique, égalitaire et coopératif. Contre la quasi-certitude d’une catastrophe planétaire sous un système économique profitablement suicidaire et écocidaire, il faut donc parier sur le rêve peu probable d’un monde futur écosocialiste sain et harmonieux. Mais si ‘un autre monde’ est vraiment‘possible,’ on devrait pouvoir au moins l’imaginer et se représenter les chemins qui pourront y mener de manière scientifiquement et historiquement vraisemblable. Miser sur cette Ecotopie ‘réaliste’ (sans intervention divine ou extra-terrestre) est un pari que vous ne pouvez pas refuser. De toute façon, s’il n’est pas prouvé que ‘sans théorie révolutionnaire’ il n’y a pas de révolution possible, on peut affirmer que sans une vision positive d’avenir possible, aucun mouvement de masse porteur d’avenir ne peut émerger. Rêvons donc.
Notre recherche des chemins possibles vers l’Ecotopie, loin d’être ‘utopique’ dans le sens négatif du mot, est une démarche qui reprend le matérialisme historique par sa base même. Rappelons que c’est le projet d’un socialisme futur, d’abord imaginé par les Babeuf, Fourrier, St-Simon, Owen et Proud’on comme suite logique à l’exploitation capitaliste, qui a permis plus tard à Marx de placer le capitalisme dans l’évolution historique des régimes économiques en tant que système passager, historiquement limité comme avant lui le féodalisme. Pour Marx, méthodologiquement parlant, il fallait donc regarder le capitalisme ‘en arrière,’ du point de vue d’un socialisme futur, pour comprendre son dynamique. Le même regard en arrière inspira les masses de l’époque. Looking Backward (‘Regardant en arrière’)fut le titre du célèbre best-seller anti-capitaliste de l’Américain Edward Bellemy en 1888 qui éveilla toute une génération de socialistes anglophones tout comme le News From Nowhere (‘Nouvelles de nul part’ 1890) du marxiste anglais Wm. Morris.
Mais ‘un autre monde,’ est-ce vraiment ‘possible ?’ Rien n’est moins sûr de nos jours.
Comment parvenir d’ici-là ?
Voilà un siècle que Rosa Luxembourg a compris que le socialisme ou la barbarie étaient les seules issues possibles de l’impérialisme, stade ultime du capitalisme. Or, la révolution mondiale anticipée en 1919 a été refoulé par de nouvelles forces capitalistes (Etats-Unis, Japon) et le capitalisme impérialiste, decadant depuis la Première guerre mondiale, a survécu sous des forme étatisées : capitalisme de guerre en 1914 ; puis capitalismes bureaucratiques d’état (fascistes et staliniens) et social-démocratie Keynesienne; enfin à partir de 1980 emprise directe des grands groupes sur les gouvernements et l’imposition par en haut du ‘néolibéralisme étatique’ des marchés financiers. Ainsi, le capitalisme a pu continuer son expansion globale à travers crises et guerres mondiales, au point où la Chine, de colonie soumise des intérêts japonais, états-uniens et européens en 1914, est devenu le principal moteur de la production capitaliste mondiale, créancière et concourante de la superpuissance américaine.
Depuis 2008, la double crise économique et écologique du capitalisme néo-libéral globalisé accuse les limites objectives. Son incessante expansion globale basée sur la soif du profit entraîne inévitablement l’inégalité grandissante, la course folle à la ‘croissance’ (surproduction) et le pillage de la planète (retour à l’accumulation ‘primitive’). Les deux grandes tendances du capitalisme, la concentration et l’expansion, auraient atteint leur limite avec la domination des richesses de la planète par quelques milliers de milliardaires et le déchaînement de la Chine comme nouvelle grande puissance impérialiste. Si Engels avait tort de croire à la crise ‘terminale’ après chaque cratch de la Bourse de Londres, et si Luxemburg a eu tort de croire que la révolution mondiale interviendrait longtemps avant les limites théoriques prévues dans son Accumulation du capital), on est en droit en 2010 de conclure avec Immanuel Wallerstein à l’avènement de la crise ‘terminale’ du système mondial capitaliste historique après une ‘vague longue’ de 500 ans.
Qu’est-ce qui pourrait succéder au système mondial capitaliste ? Wallerstein n’exclue pas la rétrogression vers des formes d’exploitation plus primitives, telles le péonage, l’esclavage, l’endettement et les néo-féodalismes qui déjà sont de retour après des siècles de ‘progrès.’ La Barbarie hautement téchnologique. En revanche, il donne 50% de chance à l’alternative, son remplacement, suite à l’émergence de mouvements révolutionnaires planétaires, par un système global coopératif, égalitaire et pacifique qu’on pourrait dénommer ‘écosocialiste.’
Notre propos ici est de jeter des jalons d’une base théorique qui nous permette d’envisager une telle émergence et de discerner, sur la base d’un matérialisme historique rigoureux (mais qui n’exclue pas le rôle objectif de la spiritualité humaine), les chemins par lesquels on pourra peut-être parvenir d’ici-là -- c’est-à-dire de l’écocide capitaliste à l’Ecotopie. Dans cette recherche théorique, l’histoire du mouvement ouvrier international, le marxisme critique et le Contenu du socialismede Castoriadis se conjuguent avec la théorie de la complexité, la logique quantique et la technologie de la Toile pour suggérer de nouvelles possibilités révolutionnaires : l’émergence de vastes mouvements planétaires des Milliards contre les Milliardaires – coordonnés par Internet – capables de surmonter le capitalisme et d’instaurer par en bas une démocratie participative économique et sociale globalement organisée.
Je soulève le monde !
Notre planète ressemble à un navire à la dérive dans une tempête dont nous sommes l’équipage et les passagers. Nous sommes à quelques heures d’un naufrage contre les rochers, et nos officiers sont occupés à piller la cale et à se battre entre eux pour le butin, alors qu’on enferme les matelots et les passagers en bas pour des raisons de ‘sécurité.’ Ce navire s’appelle Nacelle spatiale Terre. Son unique espoir est que l’équipage et les passagers trouvent le moyen de s’organiser, de gagner le pont, écarter les officiers et changer le cap avant qu’il ne soit trop tard. Pour sauver cette Terre, il faudra littéralement la soulever.
Comment imaginer ce ‘mutin sur Nacelle spatiale Terre’?
On raconte que dans les temps anciens, l’audacieux philosophe et inventeur Archimède prétendait : Donnez-moi un levier suffisamment long, un point d’appui, une plateforme pour me tenir, et je soulève le monde ! Naturellement, nous savons que l’incroyable exploit d’Archimède n’était qu’une hypothèse – une ‘expérience de la pensée’ -- qui ne peut avoir lieu que dans l’esprit. Cependant, la découverte d’Archimède n’en était pas moins puissante du fait d’être une ‘simple idée’ conçue par un philosophe. Au cours des siècles qui suivirent, les inventions basées sur son hypothèse multiplièrent colossalement les frêles forces des humains, de sorte qu’ils furent capables de naviguer tout autour du monde et finalement de le dominer – pour le meilleur ou pour le pire. Quelqu’un peut-il alors douter de la capacité d’une idée, d’une expérience de la pensée, à multiplier la puissance humaine ?
Une hypothèse d’Archimède moderne
Notre problème, si nous voulons réussir à concevoir un scénario de science-fiction plausible avec une fin heureuse, est d’inventer une formule hypothétique similaire afin de multiplier la puissance humaine de façon à ce que nos passagers et notre équipage puissent soulever le monde avant qu’il ne fasse naufrage. Nos mutins auront besoin d’une grande force pour maîtriser les officiers en train de se combattre, de piller le navire, et de le conduire tout droit au désastre. Comment concevoir de tels levier, plateforme, et point d’appui ?
L’histoire semble systématiquement révéler que lorsque l’humanité est prête à se poser des questions nouvelles, les moyens de les résoudre sont déjà à notre disposition – même en tant qu’éventualités pour un futur hypothétique. Or,les trois éléments objectifs et subjectifs nécessaires à notre scénario d’émergence planétaire sont en place sous la forme d’un levier social, une plateforme électronique et un point d’appui philosophique. Il s’agit du Levier de la solidarité internationale, deLa Plateforme électronique de l’Internet, et duPoint d’appui philosophique de la conscience planétaire. Configurés et conjugués ensemble, on pourra les imaginer suffisamment forts pour soulever le monde, stopper la ruée vers l’autodestruction planétaire, et libérer l’énergie humaine pour l’édification d’une société nouvelle.
Le levier de la solidarité internationale.C’est par la solidarité et la lutte qu’a été conquis le peu de progrès social que connaissent les citoyens de quelques pays ‘avancés.’ Mais jusqu’ici ‘l’internationalisme ouvrier’ n’a été qu’un projet (plus ou moins manipulé d’ailleurs). Aujourd’hui avec une seule économie globalisée et des moyens de transport et de communications planétaires, la solidarité internationale peut surgir d’un jour à l’autre, par exemple sous la forme de grèves et boycotts internationaux contre les sociétés multinationales. Du moment que les passagers et équipiers de la Navette spaciale Terrepeuvent se connecter et agir ensemble, aucune force ne peut nous résister. Découpés en ‘races,’ nations et religions, nous restons faibles. Solidaires, notre puissance est irrésistible.
Le point d'appui philosophique, c'est la conscience planétaire. Depuis la 2e Guerre mondiale, depuis la radio, depuis Hiroshima, l’humanité entière se rend compte que nous partageons une seule planète -- et qu’elle est mortelle. Au 21e siècle, de plus en plus d’humains constatent que le système capitaliste est en train de les ruiner et de détruire la planète ; d’où une conscience de plus en plus aïgue qu’il faut défendre la vie contre la mort, la nature contre la marchandise, l’humain contre l’argent. A émerger : une conscience du vaste pouvoir latent de l’Humanité.
La plate-forme électronique de l’Internet-- planétaire, tentaculaire, infinie dans ses connections, interactive, ouverte à tous, décentralisée, la Toile est une vaste conspiration ouverte dont le centre est partout et nulle part. Pour la premère fois de l’histoire elle donne aux femmes et aux hommes de tous les pays la possibilité de se connecter, s’informer, s’exprimer, discuter, se donner le pouvoir, et coordiner manifestations, grèves et boycotts à l’échelle globale : la seule où on puisse réellement contester le capitalisme global.
Le Levier de la solidarité planétaire
La solidarité est la plus familière de ces trois forces. Comme disait tout simplement le poète radical Shelley : ‘nous sommes nombreux, eux sont peu.’ Nous savons tous que le nombre fait la force, et nous sommes six milliards, contre quelques milliers de milliardaires. Il s’ensuit qu’unis nous sommes debout, divisés nous tombons, et pour reprendre les termes de la vieille chanson, ‘l’union nous rend forts.’ La solidarité n’est pas simplement une tactique réaliste, une nécessité pratique ; c’est aussi une éthique sociale positive et une valeur humaine fondamentale. Le vieux slogan des « Wobblies » des I.W.W. résume la leçon de tous les grands enseignements religieux des deux mille ans passés : « An injury to one is an injury to all. »
Si nous fondons sur l’étude de l’histoire la vraisemblance de notre scénario de mutinerie menée à bonne fin, il s’avère que le potentiel de la solidarité de masse s’est manifestée à des moments révolutionnaires dès l’Antiquité. Depuis la révolte de Spartacus et des esclaves romains, les pauvres, les méprisés, les exploités, ont montré leur capacité à s’unir et à utiliser leur force numérique afin d’obtenir des concessions de la part de leurs puissants oppresseurs – voire de les renverser. A travers les âges, des grands soulèvements paysans de l’époque féodale aux révolutions de masse des XVIIIème, XIXème et XXème siècles on voit des exemples où la supériorité numérique a pu vaincre les structures de pouvoir bien établies et armées… Au moins temporairement.
Ne vous y trompez pas ! En aucun lieu ni aucune époque, les nantis n’ont partagé une once de leur pouvoir et de leurs privilèges sans combat. C’est seulement en s’unissant dans des mouvements de masse, des syndicats, et des partis politiques, que les travailleurs ordinaires ont acquis des droits démocratiques tels que le suffrage universel, la liberté de rassemblement, la liberté d’association, les huit heures de travail par jour, et la législation qui garantit l’éducation universelle, les soins sanitaires, la sécurité de l’emploi et la sécurité sociale. En outre, ces réformes - aujourd’hui menacées – n’ont pu voir le jour qu’après des générations de lutte, et seulement en Europe, sur le continent américain, et dans un petit nombre de pays asiatiques et d’anciennes colonies.
Aujourd’hui, le capitalisme néolibéral est en train d’attaquer ces droits fondamentaux à une échelle mondiale, même dans les pays avancés et prospères. De plus, dans de grandes parties du monde, les gens du peuple n’ont pas encore obtenu la liberté personnelle, les droits civils ou une voix au gouvernement – en dépit du sacrifice de masse des générations au nom de la révolution et de l’indépendance nationale. Par conséquent, leur travail est bon marché. La mondialisation permet aux entreprises internationales d’exploiter ce travail bon marché, et le capital est passé de démocraties, où les employés peuvent encore se protéger dans une certaine mesure, à des régimes dictatoriaux où ils ne le peuvent pas. En outre, la règle autoritariste est en train de gagner du terrain même dans les démocraties traditionnellement libérales : une exportation contaminée qui crache en retour son souffle sur l’ensemble des pays capitalistes, distillant la pauvreté du tiers monde dans les premières villes du monde.
Pour être efficace, la solidarité doit être internationale, comme l’ont conclu les travailleurs d’Europe après la défaite de 1848 des révolutions nationales démocratiques à travers l’Europe entière. En 1864, ils ont formé la première Association Internationale des Travailleurs. Près d’un siècle et demi plus tard, sous le capitalisme d’entreprise mondialisé, il est encore bien plus évident qu’à moins que le levier de la solidarité internationale ne s’étende au-delà des frontières, il n’est plus un outil efficace contre ceux conduits par le profit, la ‘course vers le bas’. [O1] Sans ce levier, les milliardaires – qui peuvent transférer leur argent par voie électronique et déplacer à bas prix leurs usines de pays en pays – domineront toujours les milliards d’individus qui sont ancrés chez eux et dans l’impossibilité de franchir les frontières nationales à la recherche d’un travail sur le soi-disant marché du libre emploi. Ainsi, les mêmes impitoyables entreprises américaines, qui avaient déplacé leurs activités au Mexique après avoir imposé l’ALENA (NAFTA), sont maintenant en train de les relocaliser en Asie où les salaires sont encore plus misérables.
Pourquoi les avantages acquis dans le passé par le peuple demeurent-ils partiaux et temporaires ? En grande partie parce qu’ils sont restés isolés. En s’unissant, les esclaves de la Rome Antique furent capables de remporter des victoires militaires sous le commandement du gladiateur Spartacus. Mais ils ont été finalement renversés par des Légions Romaines toutes fraîches ramenées d’autres parties de l’Empire Romain. Dans les Temps Modernes, le même isolement semble avoir condamné chaque révolution à la même fatalité désolante. A diverses époques, le commun peuple, en France (1789, 1830, 1848, 1871, 1968), en Russie (1905, 1917), en Espagne (1936), en Chine (1911, 1949), en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968) s’est uni pour arracher avec succès le pouvoir aux mains des grands patrons féodaux, capitalistes ou communistes. Mais aussi longtemps que leurs révolutions étaient confinées à un seul pays, elles étaient vouées à l’échec final – tout comme Spartacus et les esclaves romains. Ces périodes révolutionnaires, telles des balises solitaires, illuminent le cours de l’histoire, mettant en lumière le potentiel libératoire d’auto-organisation latente des masses au sein du peuple opprimé – tout comme le sort apparemment inéluctable de leurs luttes lorsqu’ils restent isolés. Voici quelques exemples récents :
1871. Au lendemain de la défaite de l’Empereur Français Napoléon III devant le Roi Frederick de Prusse (qui devint ainsi le Kaiser de l’Empire Allemand), les travailleurs de Paris prirent le pouvoir dans la capitale française assiégée, tinrent bon contre les envahisseurs, organisèrent des élections et prirent en charge la défense, l’administration et l’éducation sur un fondement égalitaire. Mais la Commune de Paris, isolée du reste de la France, fut écrasée, après deux mois glorieux, par l’Armée Française officielle qui reçut l’aide des Prussiens.
1917.Le carnage inutile de la Première Guerre Mondialeprovoqua des mutineries dans de nombreuses armées, et une vague de révoltes populaires suivit l’Armistice de 1918. Mais les révolutionnaires s’emparèrent du pouvoir pendant la Guerre dans la Russie pauvre et arriérée,
pays où il n’y avait aucun fondement pour l’édification d’une société socialiste moderne. Pire encore, le peuple russe avait été coupé des travailleurs de l’Europe tout d’abord par la Guerre, puis par l’intervention des armées contre-révolutionnaires et des forces expéditionnaires financées par la France, la Grande-Bretagne, le Japon, la Pologne, les Etats-Unis et d’autres gouvernements capitalistes qui redoutaient la propagation de la révolution. Isolée, la Révolution Russe dégénéra en dictature totalitaire – jetant ainsi pour plus d’un siècle le discrédit sur le rêve de socialisme ou de communisme aux yeux de nombreux travailleurs.
1936. Sous la République Espagnole, une junte fasciste conduite par le Général Franco monta un coup d’état contre le gouvernement élu, mais ouvriers et petits agriculteurs prirent les armes et résistèrent pendant trois ans, malgré la trahison des libéraux et des leaders communistes. Pour écraser la démocratie révolutionnaire en Espagne, Franco dut importer des troupes de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, tandis que la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis – inquiets pour leurs investissements aux mains d’une démocratie espagnole – isolèrent la République Espagnole légitime par un embargo partiel. Ironiquement, le fait que les démocraties abandonnent le peuple espagnol rendit la conquête Hitlérienne de l’Europe inévitable.
1944-45. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les leaders de l’Occident démocratique, Churchill et Roosevelt (et ultérieurement Truman), abandonnèrent l’Europe de l’Est aux bons soins de leur allié Staline, le dictateur Communiste Russe, en échange de la promesse de Staline de rappeler les mouvements de tête de la Résistance Communiste armée qui menace de s’emparer du pouvoir dans la France, l’Italie et la Grèce d’après-guerre, sous le slogan : De la Résistance à la Révolution ! En Grèce, les partisans rouges refusaient de se soumettre à un gouvernement britannique fantoche et résistaient, dans l’isolement, depuis plusieurs années. En Europe de l’Est, Staline évita les combattants de la résistance locale antinazie dominée par les Communistes, et imposa fidélité (envers sa personne) aux marionnettes communistes qui avaient passé la guerre à Moscou. Néanmoins, durant quelques années, les travailleurs d’Europe de l’Est et les intellectuels commencèrent à s’élever contre l’impitoyable et asservisseur état policier ‘communiste’ : ils s’unirent dans la grève générale (Berlin 1953), créèrent des Conseils Ouvriers (Hongrie 1956), instituèrent un socialisme à visage humain (Tchécoslovaquie 1968) et fondèrent des Syndicats de Solidarité indépendants (Pologne 1981). La Russie parvint à écraser ces révoltes héroïques seulement parce que, jusqu’en 1989, elles restèrent en grande partie isolées parmi des satellites communistes individuels et eurent lieu à des époques différentes. Et bien que les puissances occidentales aient encouragé la résistance anticommuniste via Radio Free Europe, elles tournèrent le dos à ces véritables révolutions d’ouvriers et laissèrent les tanks russes leur rouler dessus sans même lever le petit doigt.
Dans les années 1950et 1960, les peuples colonisés d’Asie et D’Afrique combattirent pour leur indépendance. Mais les nouvelles élites bureaucratiques et militaires – épousant les idéologies ‘nationaliste’, ‘démocratique’, ‘religieuse’, ou ‘Marxiste’, - prirent les rennes du pouvoir et, au lieu de réaliser les rêves de la Pan-African ou de l’Unité ‘Internationale Socialiste’, se chamaillèrent entre elles, exploitèrent les politiques tribales et s’enrichirent en effectuant des affaires juteuses avec les anciens colons et les entreprises multinationales qui continuent aujourd’hui à dévaster les régions et les peuples d’Afrique dans leur soif de pétrole et de métaux précieux.
1968. Cette année-là, une vague de rébellions populaires déferla dans un certain nombre de pays contestant simultanément les impérialismes russe aussi bien qu’occidental. Pourtant, en dépit de buts analogues et d’une solidarité mutuelle, ces révoltes restèrent isolées et furent finalement réprimées par les forces de police et l’armée des divers gouvernements. Comme je l’expose dans mon essai sur 1968 (Where are the Riots of Yesterday ?), ces mouvements se sont sûrement inspirés les uns des autres, du Vietnam à Paris, à Prague et aux Etats-Unis, et partageaient des visées communes. Cependant, les rebelles de 1968 n’étaient pas reliés mondialement et n’avaient aucun moyen de coordonner leurs mouvements en temps réel à l’échelle internationale – séparés comme ils l’étaient par le Rideau de Fer et ne disposant pas du genre d’information interactive et des systèmes de communication que les activistes utilisent tout naturellement aujourd’hui.
1989. A l’époque où le Mur de Berlin tomba et les dictatures d’Europe de l’Est imposées par Moscou furent renversées, l’esprit Utopique de 1968 en Occident gisait sous vingt années de contre-révolution capitaliste incarnée par le fameux slogan de Margaret Thatcher ‘Il n’y a pas d’alternative’ (TINA). Ainsi, au lieu d’être accueillis par la solidarité des étudiantsrévoltés et des travailleurs, les Russes et les Européens de l’Est fraîchement libérés furent assaillis par les spéculateurs capitalistes : l’AFL-CIO avec ses représentants syndicaux prêchant l’évangile des plans de retraite, les ‘Chigago boys’ néolibéraux prêchant la ‘thérapie de choc’ et les capitalistes de la Mafia privatisant les usines et les logements collectifs qu’ils avaient construites en travaillant dur et qui étaient encore officiellement régies par les lois communistes – sans conteste le vol du siècle ! D’un autre côté, nous ne pouvons qu’imaginer le genre de monde où nous vivrions actuellement si le Rideau de Fer était tombé en 68, quand on aurait dit que le monde entier se soulevait et revendiquait l’Utopie.
Aujourd’hui plus que jamais, la devise ‘Unis nous tenons debout, divisés nous tombons’ doit se comprendre à l’échelle mondiale. Un préjudice envers un seul est un préjudice envers tous, n’importe où sur la planète. Les mouvements pour la justice et l’égalité ne seront jamais victorieux s’ils restent limités à un seul pays. Cette leçon devient de plus en plus urgente alors que la mondialisation capitaliste impose dans chaque région du globe une ‘course vers le bas’ pour ce qui est des salaires et des conditions des salariés. Le levier de la solidarité doit être international avant de pouvoir ‘soulever le monde’.
Ainsi, si nous voulons que notre scénario de Mutinerie réussie à bord du Navette spaciale Terresoit réaliste sur le plan de l’histoire, nous devons visualiser quelque chose d’étonnant : des mouvements mondiaux dirigés contre le capital multinational - comprenant, par exemple, des manifestations planétaires pour la paix ; les droits des femmes ; l’environnement et la justice sociale, aussi bien que des grèves générales à l’échelle mondiale soutenues par un boycott de la consommation ciblant les entreprises multinationales ; tous conduisant à une vague de soulèvements et de prises de pouvoir suffisamment importants pour être en mesure d’encercler et d’isoler les milliardaires et leurs alliés réactionnaires.
Y a-t-il quelque témoignage relatif au monde réel qui permette une telle visualisation ? La récente vague de mouvements populaires internationaux qui balaient l’Amérique Latine, pénètrent la population hispanique des Etats-Unis, et ont même atteint l’Asie, détiennent les prémices d’une promesse réelle. Même les syndicats traditionnels (souvent stimulés par des groupes informels de solidarité internationale ethniques et communautaires) se transforment finalement en organisations inter frontalières. Il devient de plus en plus évident que dans une économie mondialisée, les droits de l’homme, les prestations sociales et les réformes populaires doivent profiter aux travailleurs de tous les pays du globe avant d’être garantis dans un pays en particulier, et que les mouvements pour les droits de l’homme et de l’environnement doivent être planétairespour réussir. Une question subsiste, comment, concrètement parlant, les passagers et l’équipage du Navette spaciale Terre vont-ils pouvoir s’unir à un niveau international au lieu de rester isolés et d’être réprimés, comme ce fut le cas de tant de révoltes du passé ? C’est ici que nous devons en venir au fondement technologique de notre hypothèse moderne d’Archimède, au nouvel élément matériel qui rend la Mutinerie réussie du Navette spaciale Terreconcrètement possible, une chance réaliste sur cent.
L’Internet comme Plateforme Planétaire
Sur le plan historique, les progrès en matière de communication et de technologie des transports sont généralement allés de pair avec les progrès en auto organisation populaire. Pendant les révolutions démocratiques du XVIIIème siècle, l’impression bon marché et le bureau de poste (tous deux récemment développés), permirent aux comités révolutionnaires de correspondance de partager leurs griefs, de débattre leurs idées, d’organiser des congrès, de s’informer mutuellement des conspirations, de publier et de faire circuler les tracts et les pamphlets révolutionnaires qui rendirent possibles les révolutions de 1776 et de 1789. Au IXXème siècle, le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe et le journal quotidien permirent la propagation rapide des révolutions démocratiques de 1848 à travers toute l’Europe. Malheureusement, au XXème siècle, la radio et la télévision, orchestrées à sens unique, de la tête aux pieds de la diffusion médiatique – devinrent l’instrument favori des dictateurs totalitaires comme Hitler et Staline, des politiciens manipulateurs comme Churchill et Roosevelt, et des annonceurs florissants dont le monopole commercial médiatique domine les ondes des soi-disant pays libres…
D’un autre côté, au XXIème siècle, Internet promet de redonner l’avantage au peuple. Il peut également donner un sens nouveau à la démocratie informationnelle. Pour la première fois dans l’histoire, une nouvelle technologie met à la disposition de milliards de personnes une source d’informations non censurée ainsi qu’une plateforme suffisamment vaste et accessible à tous, afin de participer, de décider et d’agir ensemble. Avec ses interconnexions infinies, le Web permet aux groupes en lutte de communiquer, d'échanger l’information, de débattre d’idées, de mettre au point des programmes communs et de coordonner les actions en temps réel à l’échelle planétaire. La technologie de l’Internet a le potentiel d’organiser de grandes assemblées universelles où une véritable démocratie internationale peut prendre forme ; des forums où il est possible d’aboutir à un consensus sur un fondement constant ; des plateformes où des actions planétaires considérables peuvent être coordonnées d’heure en heure tout autour du globe. Avec la mise en connexion d’ordinateurs toujours plus puissants, même des problèmes comme la traduction sont en train d’être résolus. Précisément ce dont les passagers et l’équipage du Navette spaciale Terrevont avoir besoin pour s’échapper des soutes et prendre la passerelle aux officiers belliqueux et voleurs.
Le Web est aussi une gigantesque bibliothèque publique disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, où les passagers et l’équipage peuvent trouver et diffuser (entre autres) l’information non censurée et les idées révolutionnaires dont ils ont besoin pour s’unir. La conception de l’actuel Wikipedia, source d’information en continuelle expansion, multilingue, auto correctrice, représente bien cette émergence d’Internet. Pour la première fois dans l’histoire, le grenier de la pensée internationaliste révolutionnaire et le témoignage des expériences relatives aux centaines d’années de lutte sont accessibles à tous. Ainsi, le Web peut tisser une toile d’idées et de communication planétaire, reliées au Levier de la solidarité grâce au Point d’Appui de la conscience planétaire.
Démocratie, Internet, Emergence
Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser très clairement que je necrois pasque la technologie peut se substituer à la solidarité humaine active et à l’organisation collective sur le terrain. Les chats révolutionnaires ne remplaceront jamais le travail de visu et l’organisation de proximité ; les sites Web radicaux ne peuvent se substituer aux mouvements populaires, aux syndicats, aux partis, aux journaux, à la radio diffusion alternative, aux rencontres internationales et autres formes d’interactions humaines. Pas plus que je n’affirme que le Web est immunisé contre la censure de l’état policier ou de l’espionnage des régimes totalitaires. Afin d’arrêter et de punir les dissidents, les autorités, comme en Chine par exemple, sont fréquemment en mesure de censurer des sujets tels que la démocratie (avec la complicité de l’inoffensif Google) ; sous l’administration Bush, les courriels et les messages personnels (avec l’aide de Yahoo) étaient infiltrés.
D’un autre côté, les pirates informatiques en Chine et dans le monde entier trouvent souvent des moyens d’échapper aux censeurs de l’état policier et de leurs complices américains. En effet, le piratage informatique et les mouvements ‘freeware’ incarnent l’esprit utopique et doivent être considérés comme les alliés des mouvements sociaux sur toute la terre. Freeware défie les bases de la créativité humaine et a institué le monopole de la ‘propriété intellectuelle’ développée collectivement, depuis les logiciels jusqu’aux plantes médicinales sud-américaines. Ainsi, lorsque la dictature Birmane ferma l’accès au net durant la rébellion des moines, les manifestants utilisèrent leurs téléphones cellulaires –autre forme de réseau électronique entre les mains du peuple, à la fois afin de coordonner leurs mouvements et de prendre des photos de la répression pour la presse internationale. Reconnaissant ces limites, voici ce que je suggère :
1. L’internet est un nouvel outil de combat, puissant et de plus en plus accessible, dont le potentiel révolutionnaire commence à être perçu par les mouvements populaires tout autour du globe.
2. Le réseau d’Internet, semblable à une toile dont le ‘centre’ est partout et nulle part, s’avère être un modèle plus efficace pour l’émergence de mouvements planétaires, démocratiques et de lutte ouvrière, que les traditionnels hub-and spokes, center /periphery, top down model of centralized parties and ‘internationals’[O2] .
3. L’internet rend techniquement possible le rêve d’un mouvement mondial des travailleurs s’unissant pour renverser les patrons et établir un monde post-capitaliste stable capable de s’autogérer.
Ceci n’est pas simplement théorique. Malgré ses débuts en tant que programme du Département de la Défense, les mouvements de justice mondiaux se sont vite appropriés Internet, et il s’est révélé être un outil d’une valeur inestimable sur le terrain. Quelques exemples : les Zapatistes ont inauguré l’ère de l’antimondialisation avec leur rébellion anti NAFTA en 1994 et utilisé Internet pour obtenir un soutien mondial contre l’Armée d’occupation Mexicaine ; Les dockers licenciés de Liverpool et leurs défenseurs ont organisé avec succès le boycott de l’action des briseurs de grève en 1997. Les contestataires de la mondialisation des entreprises à Seattle, Gênes, Cancun qui ont en définitive paralysé le FMI et l’OMC, ont coordonné leurs mouvements via Internet comme l’ont fait les mouvements sociaux planétaires qui se sont connectés aux Forums Sociaux Mondiaux ; Les manifestants qui ont libéré le Président Chavez des instigateurs du coup d’état en 2002 ; Les millions de manifestants qui, dans 57 pays différents, ont protesté contre l’invasion de l’Irak en avril 2003 ; Les ouvriers et les étudiants de la grève générale de Corée en 1997 ; Les rebelles en Chine qui ont apparemment conduit 83 000 grèves et soulèvements contre la surcharge de travail et la pollution en 2006 ; sans parler des nombreux blogs et des nouveaux sites alternatifs de par le monde qui se profilent derrière la vitrine ‘officielle’ des gouvernements et des media d’entreprises des milliardaires.
Le web a également favorisé et peut-être influencé de nouveaux types d’organisation, plutôt basés sur le modèle du réseau que sur le modèle (…) traditionnel. En Amérique Latine, le symbolisme du web, puissant bien que fragile, avait déjà été proposé par les militantes féministes comme alternative à la prédominance masculine, à tous les degrés du pouvoir. Au cours des dernières décennies, de nouvelles formes d’organisations horizontales y sont apparues, implantées dans les quartiers urbains et les communautés rurales, dans les usines et à travers le pays, en réseau national et même international. Sur tout le continent américain, des groupes autonomes, autogérés, de paysans et de peuples autochtones sont sur le réseau depuis 1992, date à laquelle ils ont pu entrer en contact grâce à l’Internet, afin de célébrer leurs 500 ans de survie et de résistance au colonialisme.
Aujourd’hui, ces mouvements se rencontrent en ligne et à des Forums Sociaux Planétaires, se connectent à des réseaux de travailleurs, d’écologistes, de militants, comparent les conditions, débattent les stratégies et organisent la solidarité mondiale avec des mouvements similaires jusqu’en Asie. Dans le contexte des politiques nationales, ces réseaux autonomes constituent le fondement du pouvoir vertical des présidents progressistes tels que Lula, Kirchner, Correa, Chavez et Morales – incitant ces gouvernements à contester le pouvoir des propriétaires fonciers locaux et des multinationales. Loin d’être ‘en arrière sur le plan historique’, ces communautés rurales se sont appropriées avec succès la technologie capitaliste de communications du XXIème siècle à son plus haut niveau et l’utilisent comme une arme pour leur émancipation. Ils se situent à l’avant-garde planétaire d’aujourd’hui : défiant le capitalisme, protégeant la terre et sauvant la nature de la voracité des entreprises.
Si le modèle web de réseau des réseaux continue à s’avérer efficace en tant que structure d’une organisation internationale en expansion, flexible et concrète, cela ne préfigure-t-il pas la structure d’une société planétaire autogérée à venir ? Le talon d’Achille de la démocratie a toujours été de devoir, par nécessité, déléguer l’autorité à des représentants qui, la plupart du temps, finissent par former une classe politique séparée défendant ses propres intérêts. Mais qu’en serait-il si une démocratie participative directe de type ‘assemblée de ville’ [O3] pouvait être organisée non seulement sur le plan local mais aussi sur le plan régional et mondial au moyen d’Internet ? Qu’en serait-il si chaque citoyen de la planète pouvait faire entendre sa voix de façon équitable, avoir accès aux conseils des experts et s’unir avec ceux qui partagent les mêmes convictions ? Puis voter –que ce soit dans leurs propres assemblées ou à l’échelle internationale via un système sécurisé sur Internet ? Qu’en serait-il si les questions primordiales qui se posent à l’humanité pouvaient être débattues en tous lieux puis tranchées lors de référendums mondiaux via Internet ? Qu’en serait-il si la planification économique nécessaire à l’échelle mondiale pouvait se combiner à l’autogestion des travailleurs et à une autonomie locale optimale ? Qu’en serait-il si chaque individu pouvait participer aux prises de décision relatives à ses capacités en tant qu’habitant, producteur, consommateur et citoyen ? Qu’en serait-il si, après des siècles de révolutions victorieuses, déviées et perverties par les nouvelles élites bureaucratiques, le commun peuple était à même de contrôler la destinée d’une nouvelle société, comme il en ressort ci-dessous ?
En 1958, lorsque les ordinateurs en étaient à leurs balbutiements, le philosophe Marxiste [O4] Cornelius Castoriadis fut le premier à imaginer un ordinateur connecté à une société autogérée dans son essai ‘Sur le Contenu du Socialisme’[2]. Critique de l’administration bureaucratique à tous les degrés de la hiérarchie illustrée par le Communisme russe et le Capitalisme américain, Castoriadis voyait le Socialisme émergeant de l’autogestion des travailleurs. Economiste de formation, il fut capable d’élaborer dans le moindre détail une économie nationale complète, sans le gaspillage ni la coercition de la planification centrale de la société communiste. Dans l’Utopie de Castoriadis, les ‘fabriques de planning’, produisent des plans alternatifs – destinés à être discutés puis votés par les producteurs via wired hookups[O5] – exposant en termes simples les coûts relatifs et les conséquences de chaque proposition, en termes de temps de travail, ressources, niveaux de croissance et de consommation – permettant à la société de choisir entre bénéficier de davantage de loisirs ou travailler plus en vue d’objectifs futurs. Les images concrètes du modèle utopique de Castoriadis m’ont fait une telle impression il y a cinquante ans que depuis je n’ai jamais douté de la capacité réelle de réussite du socialisme démocratique.[O6]
La vision de Castoriadis dérive des notions marxistes traditionnelles de la Révolution en tant qu’évolution avec le temps. Elle rappelle l’image d’Engels du nouveau monde émergeant de la coquille de l’ancien – adoptée par les Travailleurs Industriels du Monde. Ce qui était nouveau en 1958, c’était l’appropriation de Castoriadis des théories du mathématicien à tendance socialiste Norbert Weiner, pionnier de l’informatique qui étudia sous tous ses aspects le principe du feed-back et reconnut la qualité émergeante de la cybernétique[3]. Aujourd’hui, les physiciens, les biologistes, les mathématiciens, les cybernéticiens et les scientifiques d’autres domaines étudient et analysent le phénomène émergeant de l’autogestion spontanée en aval dans le contexte de la Théorie du Chaos / Complexité / Emergence sur laquelle nous reviendrons plus bas.
Le Point d’Appui de la Conscience Planétaire
Le point d'appui de la conscience planétaire est la base philosophique sur laquelle repose l'hypothèse d'Archimède. En temps que tel, il est moins facile à décrire que le levier de solidarité planétaire (dont la base est historique) et le web (dont la base est technologique). De plus, tout comme Internet, la conscience planétaire en est encore à ces balbutiements.
Pendant des centaines de milliers d'années, l'horizon des hommes se limitait à leur environnement proche, à leur groupe, leur tribu ou leur colonie. Dans la Grèce antique, les philosophes furent les premiers à supposer que la terre était une planète et à tracer son orbite. C'est seulement au cours des cinq derniers siècles que les hommes ont enfin appris à la mesurer, à en dresser la carte et à naviguer tout autour. Et c'est tout récemment – grâce à la radio et à la télévision – que la grande majorité des habitants de la planète ont pris conscience de l'existence des pays et des continents, au-delà de leur village ou de leur province. D'après Graham Robb, en France, avant la première guerre mondiale, la plupart des habitants des campagnes ne parlait pas le français et ne s'étaient jamais aventurés au-delà du plus proche village[4]. Dans le Pacifique Sud, c'est la deuxième guerre mondiale qui a apporté la connaissance du monde extérieur. Dans les années 60, le transistor a changé la vision du monde de milliards d'Africains, d'Asiatiques et de Sud-Américains des campagnes. Et c'est seulement à notre époque que les hommes ont réellement vu, grâce aux photos prises de l'espace et découvertes par des millions d’entre eux, que la planète sur laquelle nous vivons est une extraordinaire sphère terrestre bleu-verte entourée de nuages tourbillonnants. Aujourd'hui, la plupart des 6 milliards d'humains de la terre savent qu'ils vivent sur une planète habitée par de nombreux autres peuples. Je considère que ceci est une révolution planétaire dans la conscience humaine, dont on n’a pas encore mesuré le pouvoir et la profondeur.
Malheureusement, cette révolution dans la conscience planétaire coïncide avec la prise de conscience universelle, qui va croissant, de la menace d’extinction de la vie sur notre planète. Depuis 1945 – depuis Hiroshima et Nagasaki – il est devenu de plus en plus évident que la survie de l'espèce est menacée par notre propre ingéniosité à créer des machines d'une puissance sans précédent et de plus en plus destructrices. Depuis l'anéantissement des deux villes japonaises – suivi par 60 ans de prolifération et de stockage d'armes nucléaires – les indications relatives à la mortalité humaine se sont peu à peu imposées à tous d'elles-mêmes, à l'exemption des sots, des égoïstes et des gens de mauvaise foi. De même, la prise de conscience de la destruction lente, cependant mortelle, de la nature, impitoyablement ravagée par le profit commercial, est devenue universelle. De plus en plus d'individus ressentent les effets notoires de la pollution et du changement climatique mondial, et comme les manifestations contre la faim (via internet) l'indiquent, les paysans et les villageois du XXIème siècle sont sans doute de plus en plus enclins à attribuer ces graves sécheresses, tempêtes, inondations et épidémies à des causes mondiales - y compris à des multinationales – plutôt qu'à des dieux ou à des esprits. Autre révolution dans la conscience humaine à n’être pas encore mesurée.
Entre temps, nous avons, nous, les humains, déjà appris à diviser l'atome et à manipuler le génome. Enfants envahissants, nous nous amusons à construire la matière et la vie. Et nous sommes aussi en train de les détruire. Nos capacités techniques se sont développées bien au-delà de notre niveau d'organisation sociale et politique. Il en résulte que le pouvoir de l'atome et les manipulations génétiques ont été exclusivement utilisées en faveur du pouvoir et du profit : armes de guerre terrifiantes ; usines de Tchernobyl et de Three-Mile Islands construites à bas prix ; semences rentables, manifestement génétiquement modifiées, imposées par la force, et frauduleusement, afin de contaminer les récoltes traditionnelles, contraindre les fermiers à devenir esclaves des entreprises et détruire l'agriculture paysanne de subsistance. Notre espèce, que Victor Serge a dépeinte un jour comme ‘des singes intelligents travaillant laborieusement sur une boule verte’ est devenue trop intelligente pour son propre bien. Les singes humains ont singé à tout va le génome et la structure atomique de l'énergie-matière, et ils ont déchainé des puissances qu'ils ont été incapables de contrôler dans notre société capitaliste. Ainsi, si nous ne contrôlons pas notre technologie, c'est-à-dire si nous échouons dans la connexion de notre cerveau collectif avant de passer des vitesses, la planète, née du premier Big Bang, est en train de se diriger vers un autre Big Bang !
L’étape suivante de la conscience planétaire consiste à réaliser pleinement ce danger : sortir du déni et reconnaître la possibilité – de plus en plus vraisemblable – d'un anéantissement dans un futur prévisible. Tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, il n'y a pas d'échappatoire au spectre imminent de l'extinction, qu'il prenne la forme d'un cataclysme nucléaire ou d'une mort progressive due à la pollution de la biosphère. A ce niveau-là, la conscience planétaire est la conscience du choix existentiel inévitable entre des absolus inconciliables : les personnes et les profits, la nature et l'argent, la vie et la mort.
D'une part, la probabilité de la destruction de la vie sur terre est de plus en plus vraisemblable, d'autre part, il y a une chance sur cent pour qu'une révolution positive dans les relations humaines aboutisse à une nouvelle société basée sur la solidarité et la coopération, plutôt que sur l'avidité et le conflit. Notre choix existentiel, incontournable, se joue entre ces deux absolus : la vie ou la mort.
Socialisme ou barbarisme
Cinquante ans avant Hiroshima, Rosa Luxembourg avait déjà posé les alternatives auxquelles l'humanité serait confrontée : le Socialisme ou le Barbarisme (slogan adopté par le groupe formé par Castoriadis et ses camarades après la deuxième guerre mondiale). Le barbarisme que Luxembourg appréhendait triompherait si, après la première guerre mondiale, le capitalisme n'avait pas connu de défaite à l'échelle mondiale et pris les formes du fascisme nazi, du Stalinisme d'Auschwitz et du goulag, de Dresde et d'Hiroshima. Après la seconde guerre mondiale, la rivalité E.U. – Russie a provoqué une guerre froide totale de quarante ans – fondée sur la doctrine barbare de « la destruction mutuelle assurée » (MAD en Anglais) - qui a laissé l'humanité frôler en permanence l'holocauste nucléaire. Aujourd'hui, avec la prolifération nucléaire et les E.U. embarqués dans une guerre mondiale open-ended [O7] pour une seule domination impérialiste surpuissante - la soi-disant « Guerre à la Terreur », nous pouvons dire que nous en sommes à deux doigts. Au XXIème siècle, avec un environnement à moins de quelques décennies de l’irréversible catastrophe, le slogan de Luxemburg « Socialisme ou Barbarisme » est devenu un Absolu.
Notre âge d'Absolus[5]
Si la destruction planétaire est une idée qui nous confronte à une fin ultime, il s'ensuit que son contraire – La Vie elle-même – doit être prise comme une fin absolue en elle-même. Ainsi, l'évidence de la mort universelle nous contraint à considérer la Vie – la Vie sur cette terre – en tant qu’universel. Pour la seule raison que toutes les autres idées seraient impensables sans cela. Mais qu'entendons-nous par la Vie ? Tel est le consensus des scientifiques : la Vie développe un processus qui a débuté par le Big Bang, avec des particules de gaz tourbillonnants qui se sont solidifiés en entités géologiques – les étoiles et les planètes – et l'une d'entre elles a développé une biosphère : protéines et acides aminés se sont transformés en protéo-virus, ont formé l'ADN et se sont reproduits indéfiniment, morphing[O8] les minéraux, l’air et l’eau, en formes de vie d'une complexité de plus en plus grande. La Vie est ainsi entendue comme la capacité de la matière à se reproduire selon un code – c’est à dire, une information, une intelligence – d'une complexité de plus en plus grande, jusqu'à obtenir l'intelligence animale et éventuellement la conscience humaine. La Vie émerge ainsi d'une unité d'opposés interdépendants : l'esprit (code, information) et la matière. La Vie signifie l'esprit incarné dans la matière, du premier protéo-virus au cerveau d'Einstein.
Quelles sont les implications de cette réalisation ? Si nous comprenons la Vie comme un Absolu, tel que l’appellerait un Hégélien, alors nous devons le suivre jusqu’à sa fin logique, sans permettre à nulle autre considération de nous en détourner. Revenons sans plus tarder à notre sujet – la Vie sur Terre – qui devient ainsi une sorte de ‘méthode absolue’ – où la conscience de la destinée de la planète devient le cœur, la pierre de touche, la référence absolue de notre pensée. Car en dehors de la survie planétaire, il n’y a que le néant – du moins pour autant que notre espèce est concernée – la survie devient le prisme à travers lequel nous examinons tous les problèmes économiques, sociaux et politiques, de fait le fondement sur lequel reposent la critique et le jugement de toutes choses. C’est précisément parce que le XXIème pourrait être le dernier siècle, qu’il est le Siècle des Absolus.
Aujourd’hui, toute vision politique ou morale qui ne situe pas au niveau planétaire doit être forcément considérée hors de propos – voire dangereuse – et par conséquent rejetée. La planète n’a désormais plus les moyens de s’offrir des philosophies du ‘Moi d’Abord’ relatives à des nations, religions, entreprises, élites, genres et soi-disant races en particulier, chacune clamant de façon absurde que Dieu ou l’Histoire ou le Droit est de son côté. Ces ‘Moi d’Abord’ qui dominent les médias en tous lieux, nous assourdissent avec leurs revendications égocentriques pour tel ou tel dieu, tel ou tel état, telle ou telle identité ethnique, système économique ou classe politique régnante. Les idéologues du ‘Moi d’Abord’ vantent si bruyamment leurs articles rébarbatifs, que personne n’ose pointer du doigt l’évidence que leurs revendications s’annulent les unes les autres.
En effet, tous les types de ‘Moi d’Abord’ rivaux sur le ‘marché de l’or’ utilisent le même slogan publicitaire : je suis le seul à détenir la Vérité, la Lumière, le Chemin. Et ils ajoutent tous : nos adversaires sont tous des menteurs et leurs dieux (ou nations ou identités ou systèmes économiques) de médiocres imposteurs. En fait, les idéologies fondamentalistes de ces ‘Moi d’Abord’ servent principalement à protéger les intérêts d’une élite ou d’une autre, qu’elle soit ‘de marché libre’ ou ‘Communiste’, chrétienne, juive, hindoue ou islamique, serbe ou croate, blanche ou noire. De plus ces ‘Moi d’Abord’ rivaux utilisent le même argument tranchant : si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. C’est un argument qu’ils appuient généralement en vous promettant mutilation, exécution ou emprisonnement si vous essayez de discuter.
Négation simple, unilatérale
Néanmoins, nous devons débattre, protester, résister. Cependant, l’expérience montre qu’il ne s’agit pas de lutter contretelle ou telle guerre, telle ou telle entreprise, telle ou telle politique oppressive ou régime dictatorial, bien qu’évidemment nous continuions et devions continuer à protester. Mais nous devons aussi nous rappeler que l’opposition sommaire, à face unique, conduit inévitablement à un ou deux sophismes inéluctables : ceux du ‘Moindre des Maux est le meilleur’ et de ‘l’Ennemi de mon Ennemi est mon Ami’. L’opposition unilatérale à un politicien, un parti ou un régime politique identifiable au ‘Moi d’Abord’, (comme George W. Bush et les néoconservateurs) conduit tout droit dans le piège consistant à choisir le Moindre des Maux. Cela revient habituellement à opter pour le moins pire des ‘moi d’abord’ concurrents et perdre de vue le but ultime – changer la société et sauver la planète. En tombant dans le piège du Moindre des Maux, nous ne soutenons pas automatiquement un mauvais ‘Moi d’Abord’ (bien que ‘moindre’), nous abandonnons aussi notre terrain philosophique et acceptons celui de nos adversaires in statu quo.
Le piège du Moindre des Maux fut l’erreur fatale de nombreux mouvements de masse prometteurs du passé. Aux E.U. par exemple, durant les années 7O et 80, les mouvements pour le Gel du Nucléaire, l’Environnement et la Libération des Femmes ont mobilisé des millions d’activistes dans les milieux populaires. Par des manifestations massives et des blocus pacifiques et répétés (of dangerous facilities[O9] ), ces mouvements ont contraint les gouvernements à écouter, à signer quelques traités limitant les armes nucléaires, et à promulguer des lois pour la protection de l’environnement et les droits (reproductive[O10] ) des femmes.
Malheureusement, les dirigeants de ces mouvements sont tombés dans le piège du Moindre des Maux. Au nom de la ‘facilité’, et dans l’espoir d’acquérir une ‘influence interne’, ces organisations ont canalisé ces mouvements populaires pleins de dynamisme entre les rives étroites des voies électorales et de propagande. Bien sûr, les politiciens du ‘Moi d’Abord’ du Parti Démocrate, une fois élus, ont enlevé de leurs agendas politiques leur soutien en faveur de ces questions – la paix, l’environnement et les droits des femmes – et les ont laissé tomber. [O11]
Par conséquent, les buts ultimes des mouvements de masse ont été perdus de vue, les activistes démobilisés et découragés, et les organisateurs récupérés par la classe dirigeante. La logique facile du ‘soyons réalistes et optons pour le moindre mal’ s’est révélé être d’un ‘réalisme fou’ ! Le même scénario désolant s’est joué, une génération plus tard, dans le sillon des protestations massives qui ont eu lieu dans le monde entier contre l’invasion de Bush en Irak. En 2004, le mouvement contre la guerre aux Etats-Unis s’est effondré au cours de la campagne présidentielle démocratique (Vous vous souvenez de John Kerry ?), puis il s’est évanoui après que leur candidat a échoué dans son opposition à la guerre puis perdu son élection pour avoir fait volte-face. Pendant ce temps, Exxon (comme dans l’affaire Exxon-Valdez) et Montsano (comme dans l’affaire de la Dioxine), paradait dans les milieux verts (couleur de leurs dollars) avec l’ancien vice-président Al Gore qui a aidé Clinton dans le sabotage des accords de Kyoto (vérité dérangeante qu’ils n’ont pas mentionné à propos du gagnant du Prix Nobel ‘vert’). En tous cas, le temps se fait trop court pour le réformisme du Moindre des Maux, même s’il en est parfois résulté temporairement quelques bénéfices supplémentaires.
D’autre part, une opposition sommaire, unilatérale, peut mener à un piège tout aussi logique et dangereux dans le sens contraire. Comme je l’arguais plus haut dans ‘Qui sont les Bons (s’il en est) en Irak ? et ‘Alice au Pays des Merveilles Impérialistes’, les individus peuvent être si outrés par un régime particulièrement néfaste qu’ils vont tout droit à la conclusion que ‘les Ennemis de nos Ennemis sont nos Amis’ (selon le sophisme), et soutiennent l’autre bord – pourtant barbare. Si nous tombons dans ce faux raisonnement, nous ne perdons pas seulement de vue notre but – la Vie, la survie, une nouvelle société – nous nous laissons aussi entraîner au sein de violents ‘Moi d’Abord’ rivaux en prenant part à des guerres destructrices ! Cependant, telle est la logique réductrice de beaucoup de personnes de Gauche qui, dans leur rage contre le système, ont oublié ce que vous dira chaque écolier : deux mauvais ne font pas un bon.
L’Utopie, ou Négation de la Négation
Notre âge d’Absolus exige que nous dépassions le simple ‘nous sommes contre’ et que nous portions nos regards sur la Seconde Négation, la Négation de la Négation, qui représente une alternative positive au système qui détruit la planète. Il insiste également sur la nécessité de poser ces questions : Que se passera-t-il après que nous nous serons débarrassés de ce système, ou de ce mal contre lequel nous nous positionnons ? Ne serons-nous pas à nouveau embourbés dans une révolution victorieuse se transformant en nouvelle tyrannie ? Il demande que l’on réponde en toute première instance aux besoins des femmes, de l’écologie et des peuples opprimés avant et pendant la révolution, au lieu de les reléguer au jour d’après (‘demain n’est jamais là’).
La Seconde Négation prend plus d’ampleur que la négation de la Vie sous le capitalisme prédateur. Elle naît de l’intérieurde cette société aliénée, dominée par les hommes d’affaires adorateurs du dieu Argent qui se prosternent devant les images sculptées dont ils ont frappé leur monnaie, leur véritable idole. De l’intérieur de cette contradiction entre la Vie et l’Argent, de l’intérieur de cette société aliénée où des milliards de personnes peinent, endurent et souffrent de la faim pour faire gagner des bénéfices aux entreprises, l’Humanité crie ‘C’en est assez !’ – la Terre n’est pas une marchandise pour être achetée et vendue.
La Conscience Planétaire signifie en soi comprendre que la même ingéniosité humaine qui fait peser sur la planète sa menace de destruction, détient aussila promesse d’une vie d’abondance, une fois libérée par les sujets humains librement associés. Si l’humanité créatrice parvient à se solidariser à l’échelle planétaire, si notre espèce, au lieu de détruire la planète, s’unit pour la sauver, si nous sommes capables d’édifier une nouvelle société fondée sur l’intelligence et l’amour, qui équilibre communauté et liberté individuelle, compétition et coopération, ingéniosité et harmonie avec la nature, alors nous pourrons découvrir une nature nouvelle, véritablement ‘humaine’, et commencer la véritable histoire humaine – la posthistoire, une véritable ‘ère commune’ dont nous pouvons à peine imaginer le développement sans fin. Une nouvelle société où l’homme, libéré des chaînes de la peur, de la cupidité, de la compétition pour survivre, de la solitude, de l’auto aliénation, des antagonismes de classe, de la guerre, de la haine et de la servitude, sera réintégré dans la biosphère et libre de développer son plein potentiel de créativité, de découverte et de spiritualité.
La phase finale de la Conscience Planétaire est de réaliser la nécessité d’une révolution positive dans les relations humaines, l’émergence d’une nouvelle société fondée sur la solidarité et la coopération au lieu de l’être sur la cupidité et l’oppression. Cette Conscience Planétaire parle à travers les voix nouvelles qui se font maintenant entendre tout autour de la planète. Des milliers, voire des millions de personnes, ont commencé à proclamer en chœur : Un autre monde est possible ! En s’organisant et en résistant à la mondialisation des entreprises, en faisant leur propre éducation et celle des autres, ces mouvements de justice mondiaux contribuent, par leur lutte contre la pollution, la destruction des forêts, la privatisation des ressources sociales et naturelles, à sauver la planète sur un plan pratique. En attendant, ces altermondialistes– comme nous tous – sont en quête d’alternatives, pour la vision planétaire d’un monde meilleur qui soit possible, pour une idée qui soit capablede rassembler des milliards d’individus et de focaliser leur puissance. En d’autres mots… pour l’Utopie.
Connexion, Complexité, Quantum et Emergence
Cette nouvelle conscience planétaire présente un grand potentiel historique, mais le temps se fait court et le Navette spaciale Terresemble accélérer sa course vers le désastre. Admettons, à titre d’exemple, que ma Nouvelle Hypothèse d’Archimède fournisse aux passagers et à l’équipage une base théorique pour la réussite de leur Mutinerie, il est difficile d’imaginer que cela puisse se mettre en place dans les prochaines années sans intervention divine ou extra-terrestre. Comment ces milliards d’individus agiront-ils ensemble ? Comment l’humanité prendra-t-elle conscience de l’immensité de sa force inexploitée et la fera-t-elle émerger avant qu’il ne soit trop tard ? Afin de répondre à ces questions, revenons à Internet, spécifiquement au lien sous-jacent des principes scientifiques de Connexion et d’Emergence qui explique sa prodigieuse croissance.
Le nouveau facteur qui rend le vieux rêve du soulèvement de l’humanité réel au XXIème siècle, c’est la connexion. Récemment, on a démontré qu’il n’y a que six degrés de séparation, en moyenne, entre chacun des six milliards d’humains de la planète. Cela veut dire que vous connaissez vraisemblablement quelqu’un, qui connait quelqu’un d’autre, qui connait quelqu’un, qui connait quelqu’un, qui connait quelqu’un qui me connait – ou même, de façon plus improbable, qui connait une certaine paysanne à Set chouan, en Chine, s’appelant Mme Wu. Ce sont de faibles connexions, bien sûr, mais un autre des paradoxes de l’Emergence, c’est que ces faibles connexions forment la toile qui fait la force des structures d’un réseau complexe comme Internet ou le cerveau humain.
Relier les unes aux autres les cellules du cerveau collectif de l’humanité est précisément ce qui est essentiel pour sauver le monde de la pseudo-rationalité du système de profit des sociétés qui le ronge comme un cancer. Internet fournit la connexion nécessaire à l’émergence de ce que nous appelons ‘la Conscience Planétaire’ – le point d’appui de l’hypothèse moderne d’Archimède. Et bien que l’expression ‘cerveau collectif de l’humanité’ ait une résonance mystique, les expériences et les recherches récentes ont confirmé ce que le livre du chroniqueur d’affaires du Wall Street journal et du New YorkerJames Suroweicki appelle La Sagesse des Foules. (Sous-titreJ)[O12] . Il s’avère par expérience que le jugement d’un grand nombre de personnes choisies au hasard est souvent remarquablement supérieur à celui des experts. Comment expliquer cela ? La diversité et l’impartialité d’opinions au sein d’un groupe librement associé ou d’une masse se combinent manifestement de façon positive afin de créer cette intelligence collective. Mais cela fonctionne uniquement lorsque les individus sont libres de toutes les sortes de contraintes hiérarchiques qui produisent le ‘groupe pensant’ dans les comités. D’où l’échec pitoyable des ‘experts’ dans les organisations bureaucratiques et autoritaires telle que la CIA en vue d’émettre une juste ‘intelligence’ (par exemple à propos des armes de destruction massive de Saddam Houssein).
Cette ‘sagesse des foules’ peut être appréhendée comme une version ‘branchée’ de la ‘sagesse dans l’esprit de beaucoup ’ [O13] dont nous, vieux socialistes, avions l’habitude de parler. La création de Wikipédia, l’encyclopédie libre en ligne, par des milliers de collaborateurs dans une douzaine de langues, offre un exemple remarquable de cette sagesse collective, dépassant de loin la portée de l’Encyclopédie Britannique si longtemps révérée. Par souci d’exactitude, Wikipédia s’auto corrige en permanence, tandis que l’élitiste Encyclopédie Britannique, au coût élevé et rarement remise à jour, était bourrée de préjugés mondains et s’est longtemps désintéressée des réalisations des peuples indigènes.
En tous cas, il n’y a rien d’irréalisable ou de non scientifique dans l’image romantique d’un cerveau collectif de l’humanité reliant ses myriades de serveurs à travers le cyberespace. Ou de l’humanité agissant avec la sagesse et la force de milliards d’individus afin de gérer notre pauvre monde. ‘Il suffit de vous connecter ![O14] ’ pourrait être la devise du réseau révolutionnaire moderne. Bien au contraire, le concept de l’Emergence est commun à la pensée scientifique du XXIème siècle dans des champs aussi divers que la mécanique quantique, la cybernétique et la physiologie du cerveau. L’Emergence – création spontanée d’un ordre et d’une complexité sortis du chaos – ont désormais été observés dans divers phénomènes naturels qui étaient auparavant inexplicables en termes de cause/effet, leader//partisan,[6] modèles scientifiques établis du haut en bas de l’échelle. Pour ceux d’entre nous qui n’ont pas accès aux mathématiques supérieures, la biologie procure un exemple plus graphique d’émergence, avec l’humus visqueux qui apparaît et disparaît dans les bois, comme venu de nulle part. Soumises à certaines conditions favorables, des milliers de cellules se rassemblent spontanément et forment un nouvel organisme autonome plus complexe – l’humus visqueux, une grosse tâche (goopy)[O15] semblable à du vomi, qui émerge, change de forme et se déplace. Mais plus encore, on dirait qu’il pense. Des expériences ont montré que, placé entre deux morceaux de nourriture, il envoie des pseudopodes chercher dans les deux directions. Toutefois, lorsque les conditions changent, l’organisme se désintègre en cellules individuelles et semble se volatiliser. Les scientifiques ont passé des années à chercher la cellule ‘leader’. Ce fut seulement après que des techniques informatiques avancées permirent à la recherche de modeler ce comportement, que sa nature fondamentale fut acceptée mathématiquement.
De façon similaire, les scientifiques ont longtemps rejeté les rapports bien documentés provenant d’Asie sur les grillons chantants et les lucioles scintillantes, chantant ou scintillant soudain à l’unisson – exactement comme les spectateurs d’un concert se mettent à applaudir en chœur, sans intervention d’un quelconque meneur. L’Emergence est observée depuis longtemps au sein de l’organisation complexe des ‘sociétés’ des fourmis et des abeilles. Elle est également manifeste dans le développement du cerveau du bébé humain où, avec le temps, des milliards de circuits cérébraux se forment spontanément à partir de quelques cellules et se connectent à des réseaux complexes ; nous l’observons tout autant dans l’histoire des cités de la terre entière où des personnes de nombreux métiers se sont rassemblées spontanément, chacune poursuivant ses propres intérêts, et ont fait naître ‘accidentellement’ ce que nous appelons une civilisation. Les mouvements sociaux sont aussi une forme d’auto organisation spontanée du commun peuple, comme Rosa Luxembourg l’observa en 1905, l’année des grèves révolutionnaires de masse dont elle fit l’analyse en Pologne et en Russie. L’ordre et la complexité sont ainsi observés, émergeant du chaos, fondés sur la connexion entre un grand nombre d’agents libres à la poursuite de leur propre chemin[7].
Cependant, afin que cette complexité émerge, l’existence d’une masse critique d’individus est indispensable. ‘Nombreux signifie différent’, tel est la règle dans la théorie du Chaos-Complexité-Emergence. Une autre condition sine qua non est la liberté de communiquer et d’interagir ‘horizontalement’, libre des distorsions imposées par le pouvoir ‘vertical’ organisé à sens unique, par exemple par l’entreprise ou la bureaucratie gouvernementale génératrices d’un groupe pensant. Le corollaire de la théorie de la complexité est libre de telles interférences, d’événements insignifiants capables de déclencher d’énormes changements, comme le proverbial battement d’ailes d’un papillon en Chine provoquant un ouragan aux Bermudes. Telle est la nature des épidémies, des modes et des religions dont la croissance est exponentielle une fois atteint le point de non retour[O16] . L’Utopie peut se révéler être une telle ‘idée-virus’, se propageant à travers le web et provoquant une émergence de la conscience planétaire. Quoi qu’il en soit, la reconnaissance de l’Emergence en tant que puissant phénomène naturel la rend scientifiquement plausible afin de visualiser l’émergence du mouvement universel des travailleurs ordinaires se connectant et unissant leurs forces pour sauver la planète.
Une telle visualisation nécessite un changement radical dans notre façon de penser. Notre esprit est tellement imprégné du modèle ‘vertical’ d’organisation de haut en bas, aussi bien dans la société que dans la nature, qu’il nous est beaucoup plus difficile de penser ‘horizontalement’ qu’en trois, voire en quatre dimensions. Nous avons tous hérité la mentalité ‘scientifique’ du XVIIème, de Descartes et de Newton, avec ses atomes discrets et sa physique de boule de billard. Notre pensée sociale est encore fondée sur les théories du XVIIIème siècle d’Adam Smith, concevant les humains comme des atomes économiques indépendants non reliés les uns aux autres. Nos concepts politiques, qu’ils soient institutionnels ou ‘révolutionnaires’, reposent sur les modèles simplistes de haut en bas de dirigeants experts et d’organisations hiérarchiques. Notre logique est limitée aux notions mécaniques de Cause et Effet et à la dualité rudimentaire du Soit/Soit, A ou Non-A. Pourtant, la mécanique quantique nous a appris depuis près d’un demi-siècle que l’univers est instable, insaisissable, multiple, contradictoire, holistique et qu’il ne fonctionne pas mécaniquement de la façon dont les scientifiques ont l’habitude de penser. Impossible ? Selon Zohar et Marshall, la physique quantique est comme la Reine dans De l’Autre Côté du Miroir, de Lewis Carroll : elle nous demande de ‘croire six choses impossibles avant le petit déjeuner’. La logique quantique est fondée sur le Principe d’Incertitude d’Heisenberg, où l’acte d’observer un phénomène en soi le modifie. A titre d’exemple, la lumière peut être comprise en tant que particule ou onde, cela dépend de la façon dont on la mesure, mais elle ne peut jamais être observée comme étant les deux. Il s’avère également que les électrons ne tournent pas en orbite autour des atomes, tels, dans le modèle de Newton, des planètes stables accomplissant leur révolution autour du soleil. Non seulement ils sautent d’orbite en orbite sans raison apparente, mais encore ils surgissent comme des fantômes pour occuper simultanément plusieurs orbites potentiels. Cette potentialité est semblable à des ‘ballons d’essai’ dans nos esprits tandis que nous imaginons divers futurs possibles. De surcroît, non seulement la position des électrons est indéterminée, mais chaque élémentdans l’univers est apparemment interconnecté dans un système holistique, de telle sorte que les particules sont observées en action et réaction ‘fantomatiques’ par-delà l’espace et le temps. La réalité quantique a été dépeinte comme ‘une vaste mer de potentiel’. En effet, les systèmes quantiques interagissent et s’interpénètrent, conservant leur intégrité (leur ‘fonction de particule’) tout en fusionnant (leur ‘fonction d’onde’).
Un Manifestival Ecotopien
Les physiciens ont souvent comparé ces interactions quantiques à des personnes en train de danser. Tandis que les danseurs se déplacent ensemble rythmiquement (la fonction d’onde), ils conservent leur individualité (la fonction de particule) et créent dans le même temps un nouveau système holistique émergeant (la danse elle-même). Les danseurs adorent cette sensation d’être ‘emportés’ ou ‘perdus’ dans la danse, bien que nous soyons toujours quelque part conscients de notre propre individualité. Il n’y a aucune ‘contradiction’ entre notre évolution individuelle et sociale. La danse elle-même émerge tandis que nous interagissons avec d’autres danseurs, réfléchissant leurs mouvements qui, à leur tour, réfléchissent les nôtres. Comme tous les systèmes holistiques émergents, la danse est un ‘ensemble plus grand que la somme de ses parties’ (autre ‘chose impossible’ qu’on nous a appris à ne pas croire). Selon Barbara Ehrenreich dans son magnifique Danser dans les Rues : Histoire le la Joie Collective,les humains ont apparemment un besoin intrinsèque de ce genre d’interaction créative. Ehrenreich montre que la religion de danse et d’extase – toujours pratiquée dans les sociétés indigènes – fut l’expression première de la spiritualité de l’humanité. D’autre part, les autorités religieuses et politiques ont, à travers les âges, uniformément tenté de réprimer cette tradition en raison de son potentiel révolutionnaire. La joie collective est l’ennemie du pouvoir, de la tragique tentative du Roi Grec Pentheus de faire cesser l’adoration de Dionysos à l’interdiction puritaine de la tradition participative du Carnaval et de son remplacement, sous le capitalisme, par le spectacle et la consommation individuelle. Ehrenreich, Socialiste américaine majeure, finit son Histoire de la Joie Collective sur une ‘Possibilité de Renouveau’, et je crois qu’elle voit juste.
Cette image de milliards de personnes dansant dans les rues, n’est-elle pas la plus belle des métaphores à même de représenter le potentiel d’Emergence radicale de l’humanité ? Au lieu d’une avant-garde révolutionnaire hiérarchisée, militariste et monolithique libérant les Masses, pourquoi ne pas imaginer des multitudes de personnes descendant pacifiquement dans les rues et tourbillonnant comme un orage qui entraîne dans son sillon même les mercenaires à la solde des capitalistes, lesquels posent leurs armes et se joignent à la foule en liesse ! Ce ne serait pas la première fois qu’une épidémie de danse balaie le monde. Selon les historiens grecs antiques Paucities[O17] et Plutarque, les adoratrices de Dionysos, les ménades, avaient l’habitude d’abandonner filage et enfants pour se rendre en courant dans les bois dans une frénésie de danse. Au Moyen-âge, le ‘fléau de la danse’ appelée Tarentellese répandit de village en village à travers l’Italie, attirant irrésistiblement les gens dans les rues pour danser jusqu’à l’effondrement. Même dans les sociétés les plus répressives, les femmes gardent toujours leurs danses de cercle traditionnelles, et je soupçonne que les femmes – y compris les femmes de foi – mèneront la danse qui nous sortira du chemin de l’autodestruction. Et si les hommes sont irrésistiblement attirés dans la danse, ils devront déposer leurs armes avant de pouvoir y entrer. ‘L’Engouement pour la Danse qui a Sauvé le Monde ?’ Pourquoi pas, en cette ère de connexion planétaire où les engouements, les modes et les catastrophes financières sont littéralement propagées à la vitesse de la lumière ? Au lieu de mettre en place un Parti Mondial centralisé, nous devrions, nous, les éco-révolutionnaires, exiger un Parti pour la Planète, comme le Dr Earth, dont le nouvel éco-club londonien, le Surya,est équipé, sous le plancher, d’absorbeurs de chocs qui convertissent les mouvements de danse en électricitépour faire fonctionner le système d’air conditionné du club. Les tables du club sont faites de magazines recyclés et les murs de vieux téléphones mobiles. ‘Nous sommes actuellement à la 11ème heure d’un Armageddon planétaire causé par le changement climatique’, dit le Dr Earth. ‘Les night-clubs ne devraient pas être destinés à l’évasion, à l’alcool et à la drogue. Ils devraient l’être au rassemblement des gens au nom de l’espoir, de la planète Terre et d’un avenir positif pour l’humanité.’ Tout juste, Doc !
Un Parti pour la Planète n’est qu’un des nombreux scénarios de ‘Mutinerie à bord du Vaisseau Spatial Terre’ compatible avec la science contemporaine que l’Hypothèse d’Archimède nous permet de concevoir – peut-être le plus agréable qu’on puisse imaginer – comme une chance sur cent. Mais l’amour et la joie ne sont-ils pas plus puissants que la haine et la honte ? Tous les grands Enseignants du monde semblent le penser. Parvenir rapidement à cette vision planétaire idéaliste réclame, je l’admets franchement, un ‘acte defoi’ [O18] existentiel. Ou, tout au moins, une sorte de ‘suspension temporaire d’incrédulité’ que nous accordons à un bon film ou à un bon roman. A chaque instant, les gros titres donnent l’impression de saper nos hypothèses tandis que des voix désespérantes nous invitent à nous pencher vers le cynisme ou l’opportunisme, ou à prendre de dangereux raccourcis autodestructeurs. Mais de quelque façon que nous soyons tentés de douter de la puissance de ces hypothèses, notre engagement existentiel nous pousse à nous comporter comme sices hypothèses, dont notre survie dépend, s’étaient, avant les faits, déjà révélées véridiques. Ceci constitue le Pari Utopique, et l’unique moyen de vérifier la justesse de ses hypothèses est de miser sur elles jusqu’à la fin. Afin de gagner le Pari, nous devons partir de l’hypothèse que nous avons réellement une chance, puis parier tout ce que nous avons sur cette chance unique. Qu’avons-nous à perdre que nous ne sommes en train de perdre ?
La Spiritualité Matérialiste Le fils de Victor Serge, l’artiste Vlady Kibalchiche fitironiquement allusion à la ‘spiritualité matérialiste’ de son père. En effet, la spiritualité de Serge tirait directement ses origines de sa vision matérialiste scientifique du monde plutôt que d'une quelconque croyance religieuse – i.e. ‘superstition’. Assurément, le matérialisme philosophique vitalistique [O19] de Serge est plus proche du matérialisme de Spinoza, de la dialectique hégélienne-marxiste de Darwin, de l’élan vital de Bergson, de la noosphère de Verdnasky et de la complexité d’Edgar Morin, que du positivisme mécaniste ou du simple scientisme. Serge écrivit (…).[O20] Ce fut en effet après avoir lu deux livres récents au sujet de nouvelles découvertes et de théories relatives à la génétique qu’il écrivit (…)[O21] . Cinquante ans après la mort de Serge, ce genre de conscience planétaire émerge et se propage sur la ‘base matérielle’ (si tant est que les électrons sont considérés comme étant ‘matériels’) de la connexion de réseau planétaire. A l’heure où pratiquement toutes les recherches intellectuelles et scientifiques de l’humanité sont accessibles à des milliards d’humains, la vie se fait découvrir et connaître sur une échelle planétaire. Notre seul espoir est que l’humanité utilise cette technologie pour connecter son cerveau collectif et multiplier sa puissance calculatrice tels des ordinateurs tous reliés les uns aux autres.
Conclusion
L’hypothèse d’Archimède propose un modèle théorique pour la visualisation d’une possibilité matérielle historique de révolution planétaire, à notre ère de capitalisme mondialisé et de connexion planétaire. Le pouvoir de la solidarité s’est révélé capable de vaincre encore et encore la tyrannie, là où partout le peuple s’est uni. La conscience, si la planète échappe à la destruction, de la nécessité d’une nouvelle société, est de plus en plus répandue. Aujourd’hui, la technologie d’Internet offre enfin aux individus, tout autour de la planète, un espace leur permettant de se connecter et de prendre des mesures positives à l’échelle mondiale. La pénurie ne constitue plus le problème. La technologie moderne produit une telle abondance de nourriture et de biens matériels que la surproduction sape la stabilité du marché. L’inégalité, et non la pénurie, est la cause du besoin. L’Utopie peut donc être une possibilité réaliste – cependant lointaine, semble-t-il à l’heure actuelle. L’hypothèse d’Archimède nous permet tout au moins de concevoir des scénarios de science-fiction réalistes de mutineries réussies à bord du Vaisseau Spatial Terre. Elle nous donne le droit théorique de rêver. Et si l’un ou plusieurs de ces scénarios sont suffisamment convaincants pour enflammer l’imagination populaire dans le monde entier, qui sait ce qui pourra résulter de ces débuts modestes, lorsque l’idée-virus atteindra son point de non retour et se transformera en épidémie ?
Ceci est tout du moins notre Pari Utopique. D’un côté, nous n’avons rien à perdre sinon le spectacle désolant d’un monde agonisant ; de l’autre, nous avons une chance sur cent de nous sauver nous-mêmes et de sauver la magnifique planète bleue-verte sur laquelle nous vivons. En tous cas, c’est un pari qu’on ne peut pas refuser. Au XVIIIème siècle – époque des révolutions politiques et scientifiques, des écrivains libéraux tels que Voltaire, Diderot, Thomas Paine et les Encyclopédistes ont proclamé avec hardiesse ‘la plume est plus puissante que l’épée’. L’histoire a prouvé qu’ils avaient raison. Le Féodalisme a été renversé. Aujourd’hui, au XXIème siècle – l’âge de la connexion et de la régression – l’hypothèse d’Archimède nous donne le droit de faire notre propre déclaration : le clavier électronique est plus puissant que le missile nucléaire !
Tout pouvoir à l’imagination !
[1]Email : rgreeman@gmail.com Chercheur, Centre de recherche et éducation « Praxis » www.praxiscenter.ru (Moscou), Secrétaire de la Fondation internationale Victor Serge (Montpellier), membre du Ecosocialist International Network www.ecosocialistnetwork.org/
[2]‘ Sur le Contenu du Socialisme’ de P. Beaulieu (pseudonyme de Cornelius Castoriadis) a tout d’abord été publié dans Socialisme et Barbarie(nos 22 et 23, 1957-1958) – l’année avant que je ne joigne le groupe à Paris. Le texte de Castoriadis, qui suscita l’inspiration, fut rapidement traduit et publié en Angleterre comme pamphlet de Solidaritéde ‘Paul Cardan’ et par la suite en français, en 1979, sous le vrai nom de Castoriadis – que j’ai appris seulement des années plus tard. A cette époque, Castoriadis, Grec révolutionnaire, vivait en tant que réfugié dans la France militarisée du fait de la révolution Algérienne – cause que Socialisme et Barbariesoutenait ouvertement. Reconnu en qualité d’Economiste, il travaillait sous son vrai nom à l’OCED basé à Paris et connaissait tout à propos du monde de l’Economie (et aussi tout le reste). Ce fut lors d’une discussion avec Castoriadis que j’entendis parler pour la première fois de Norbert Weiner et de la Cybernétique.
[3]Voir Norbert Weiner, The Human use of Human Beings (Anchor, NY, 1954).
[4]Graham Robb, The Discovery of France : A Historical Geography From the Revolution to the First World War, W.W.Norton 2008.
[5]J’ai emprunté ce concept et la logique hégélienne et marxiste qui en découle à la philosophe marxiste humaniste Raya Dunayevskaya qui, dans son classique Marxisme et Liberté (1958) et son Philosophie et Révolution plus proche de Hegel (1989), ranime la dialectique et l’humanisme de Marx et montre la pertinence de la Méthode Absolue hégélienne à notre époque.
[6]Voir…
[7]Le grand-père du Chaos/Complexité/Emergence fut probablement Blaise Pascal, le mathématicien, scientifique et philosophe religieux français du XVIIème – dont j’ai emprunté aux Penséesl’argument du ‘Pari’ – et qui contribua à la théorie des probabilités, aux calculs infinitésimaux et inventa la première calculatrice mécanique. A l’aube du XXème siècle, le géologue Vladimir Vernadsky développa les théories de la géosphère, de la biosphère et de la noosphère (la pensée humaine) qui semblent confirmées par la science moderne. Ma connaissance personnelle, hautement superficielle, de ces théories, provient de ma lecture des livres d’Edgar Morin (qui contribua à Socialisme ou Barbarieà l’aube des années 50) et des vulgarisations scientifiques, souvent écrites par des experts scientifiques. Par exemple Steven Strogatz (Cornell Applied Math), l’un des chercheurs de pointe en chaos, complexité et synchronisation, auteur de SYNC : emerging science of spontaneous order(Penguin Science 2003) ; Mark Buchanan, ancien physicien, éditeur de Nature, auteur de Small World : Uncovering nature’s hidden networks (Phoenix Londres 2002) ; Albert-Laslo Barabasi, (Physique, Notre Dame) Linked(Penguin 2003). Le meilleur des écrivains de science-fiction est Steven Johnson dont Emergenceest un classique pour débutants. Voir également Roger Lewin, Complexity, Life at the Edge of Chaos(Phoenix Londres 1993) ; John Gribbin, Deep Simplicity, Chaos, Complexity and the Emergence of Life (Penguin 2004) ; et James Gleick Chaos, Making a New Science (Penguin 1987). La même recherche sous-tend la meilleure vente de Malcom Gladwell, The Tipping Point : How Little things Can Make A Big Difference (Little, Brown & Company 2000) qui porte sur l’exploitation du potentiel PR de la théorie de la complexité.


